mardi 26 mai 2009

Le Diable rouge


Sans doute la meilleure pièce de ce début d’année 2009, Le Diable rouge, qui se joue actuellement au théâtre Montparnasse, a bien mérité ses nombreuses nominations aux Molières…

Le rideau se lève sur un tableau de genre…un vieil homme dort, au milieu de riches étoffes colorées, un miroir suspendu au plafond reflétant un magnifique carrelage polychrome. Dans la contemplation de cette scène intime et paisible, baignée d’un clair-obscur caravagesque, le spectateur prend doucement le temps de pénétrer cet autre monde qui s’ouvre à lui : celui d’un homme puissant mais vieillissant du XVIIe siècle, qui n’est autre que Mazarin.

Un aumônier passe comme une ombre. Le mouvement régulier de son encensoir agit comme le balancier d’une horloge, et introduit le temps sur la scène du théâtre…Le cardinal se réveille et commencent les visites des grands qui l’entourent : le zélé Colbert, d’abord, qui espère l’appui de son éminence pour être promu ministre. Puis la reine, toujours vive, digne et belle, qui vient s’entretenir de la politique du royaume avec celui qui semble en tenir véritablement les rênes.

Pour mettre fin au conflit qui oppose depuis treize ans déjà la France à L’Espagne, le jeune Louis XIV doit épouser sa cousine, l’infante. Mais le jeune roi en aime une autre…la nièce du cardinal, Marie Mancini. Le dilemme éternel entre amour et raison est ici l’occasion de mettre en scène la finesse du jeu politique de Mazarin, un maître de la manipulation toujours souriant, qui sait trouver les mots ou à défaut, prendre les mesures nécessaires pour donner à l’Histoire le cours qu’il désire. « Vous êtes le diable », lui dit la reine, pour le flatter.

Mais au-delà de la politique, c’est aussi un magnifique tableau de la vieillesse que nous offre là Claude Rich. Non, il ne veut pas mourir. Il a encore tant de projets, tant de choses qu’il aimerait accomplir. Il aurait tant aimé mourir après tous les autres…il n’aurait alors rien eu à regretter. Mais puisque son corps vieilli et douloureux ne lui annonce rien de bon, alors il faut s’interroger sur la portée de ce qu’il a déjà réalisé. Combien de temps se souviendra-t-on encore de lui ? La mémoire des hommes lui accordera-t-elle l’immortalité ?

Au crépuscule de sa vie, la solitude, apanage des puissants, lui devient insupportable. Il lui faut parler, agir, c’est dans le contact qu’il se sent vivant. Et la bienveillance l’effraie. Un conseil pour le jeune Louis : un puissant doit être craint. Une parole compatissante est au contraire le signe indéniable de sa faiblesse.

Des conseils que le roi soleil suivra. Trois siècles après sa mort, nous pouvons donc rassurer en pensée notre illustre cardinal, car dans la mémoire des hommes, il est toujours vivant.

dimanche 17 mai 2009

Lippi...et la peinture prend vie

Chez Lippi, le thème est peu novateur, certes. Vierge à l’enfant, sainte famille, présentation au temple…les sujets bibliques s’enchaînent en une litanie bien orchestrée. Il faut donc se tourner vers le traitement de ces sujets déjà vus et revus pour comprendre tout l’intérêt des œuvres du maître florentin. Son art, comme sa vie, reflètent toute la truculence et l’intérêt renouvelé pour l’homme et le monde terrestre, qui font la gloire de la Renaissance.

Filippo Lippi naît à Florence en 1406. Très jeune, il est placé au couvent des Carmes et doit prononcé ses vœux de chasteté, pauvreté et obéissance. Vous l’aurez compris, il ne s’agissait pas là d’une vocation. A vingt ans, il s’attire déjà les foudres épiscopales pour ses frasques bien peu monacales. Et finalement, devenu chapelain du couvent Sainte Marguerite du Prato, à quarante-six ans, il séduit une jeune nonne, qu’il enlève lorsqu’il apprend qu’elle est enceinte. C’est ainsi que voit le jour Filippino, qui suivra la même carrière de peintre que son illustre père.
Cette histoire se termine bien car Filippo bénéficiait déjà de l’appui de puissants mécènes, dont le grand Cosme de Médicis, qui obtint du pape, son ami, qu’il libère de leurs vœux les deux religieux en fuite. Après une première vie dans les ordres, Filippo put ainsi épouser la jolie nonne qu’il avait séduite, et mener une vie de père de famille somme toute ordinaire.

Du mouvement, il y en a aussi dans son art. Les figures plates sur fond doré des maîtres des siècles précédents, si majestueuses qu’elles en deviennent bien éloignées de l’être humain, peuvent bien rester dans leurs nuages…place à la vie !

Dans un espace construit avec force colonnes, arcades et luxueux carrelages de marbres polychromes, un décor de palais romain, ce sont des êtres de chair que nous voyons, dont les vêtements drapés donnent à leur corps une dimension toute sculpturale.

La Vierge, une jeune mère aux traits fins et gracieux, tantôt sourit à son fils, tantôt lance un regard mélancolique, car déjà, elle pressent le sacrifice de son enfant.

Filippo Lippi est le maître de Botticelli, qui lui-même enseignera à Filippino et l’on trouve dans son œuvre toute la grâce et la douceur de la Naissance de Vénus.

Peintre d’une religion dans laquelle Dieu se fit homme, Lippi a su redonner de l’humanité aux saints.

Un seul mot d’ordre, donc, pour conclure : ne manquez pas l’exposition qui se tient actuellement au musée du Luxembourg jusqu’au 2 août ! Un voyage dans l’Italie lumineuse et vivante de la Renaissance en plein cœur de Paris…

jeudi 30 avril 2009

Des corps humains exposés, petite histoire d'anatomie


La décision de justice rendue le 20 avril 2009, interdisant l’exposition d’anatomie «our body», clôt, du moins de manière temporaire, l’histoire d’un « doute éthique ».
Ethique : un mot qui revient souvent dans l’actualité de ce début de siècle. Peut-être faut-il y voir une prise de conscience générale, liée au formidable feu d’artifice d’informations rendu possible par internet, depuis vingt ans déjà ! Mais ne nous leurrons pas, le sujet n’est pas nouveau. Et l’observation du corps humain fait l’objet des mêmes doutes éthiques depuis des siècles…

Sacré et science ont rarement fait bon ménage. Toutes les religions du Livre proscrivent l’autopsie, d’où le caractère secret des premières séances d’observation et de dissection et le trafic des cadavres dès la fin du Moyen-âge. Pourquoi ? Tout simplement parce que notre corps est sacré : « l’homme est fait à l’image de Dieu, toute atteinte à l’intégrité de sa dépouille est une atteinte à la Divinité. » (Gen. 1, 26).

Le respect tout particulier porté aux corps des défunts n’est d’ailleurs pas une invention du monothéisme. Les connaissances anatomiques des embaumeurs égyptiens n’avaient déjà d’autre but que d’accomplir les manipulations nécessaires au passage du mort dans l’au-delà.

Eu égard au statut du corps humain, siège de notre âme, dont ce dernier constitue la bienheureuse enveloppe, Galien (130 apr. JC) ne pouvait se permettre de le décrire qu’en s’appuyant sur l’observation de singes disséqués. Ses observations constituèrent pendant des siècles la référence absolue en matière d’anatomie, tant en Occident que dans le monde musulman.

Ce fut André Vésale, anatomiste et médecin flamand, qui en 1540, remit en question certaines théories de Galien, mettant en lumière les erreurs commises, en s’appuyant sur sa propre expérience de la dissection humaine, cette fois. Ayant grandi juste en face de la colline où se déroulaient les exécutions, à Bruxelles, sa fascination pour les corps humains était somme toute prévisible, et révolutionna les connaissances anatomiques.

En 1543, il procède à la dissection publique du corps de Karrer Jakob von Gebweiler, un meurtrier célèbre de la ville de Bâle, un type d’évènement qui se développe et fait partie, deux siècles plus tard, du calendrier des divertissements mondains. C’est alors l’âge d’or des théâtres anatomiques, amphithéâtres aux gradins concentriques, dans lesquels le public se pressait pour voir la dissection du corps, placé au centre du dispositif.

Dans le Tableau de Paris (1782) de Louis Sébastien Mercier, l’ambiance de ces dissections publiques est des plus joyeuses. Il évoque des chirurgiens qui n’ont aucune gêne à « folâtrer et rire au milieu des ces épouvantables opérations ». Déjà chez Mercier, le « doute éthique » semble poindre. Il dénonce le voyeurisme, toujours critiqué de nos jours.

Qu’en était-il de l’exposition « our body » ? Etait-elle semblable à ces spectacles macabres ?

Il s’agissait toujours de corps découpés de différentes manières, afin de mettre en lumière notre constitution complexe : la dense et fine dentelle rouge de nos vaisseaux sanguins, notre appareil respiratoire…Et certains corps mis en scène dans l’action, à vélo, et non plus à cheval comme les écorchés de Fragonard (voir le site http://musee.vet-alfort.fr/Site_Fr/index2.htm), présentaient nos différents muscles en travail.
L’aspect pédagogique et scientifique était donc bien présent. C’était l’occasion ou jamais pour le néophyte de faire connaissance avec son corps, ses organes, si petits et fragiles, et de rentrer chez lui avec une envie décuplée d’en prendre soin.

Mais alors, où était le problème ?

Le problème, c’était la provenance des corps. Pascal Bernardin, organisateur de l’exposition, assure que les dix-sept cadavres de chinois fournis par l’Anatomical Sciences and Technologies Fundation, basée à Hong Kong, avaient été donnés dans les mêmes conditions qu’en France, c’est-à-dire avec le consentement des défunts, qui auraient donné leur corps à la science. C’est ce que mettent en doute les deux associations qui ont fait recours à la justice, Ensemble contre la peine de mort et Solidarité Chine.

Quelle est la place de ces corps ? Cimetière ou musée ? Ils restent en attente de la décision d’appel du tribunal, tandis que d’autres circulent, dans une vingtaine d’expositions en Europe et aux Etats-Unis. En éthique, on l’a compris, il est question du respect du choix des individus. Quelles étaient donc les dernières volontés de ces individus-ci ?

mardi 21 avril 2009

La journée de la jupe


Un film signé Jean-Paul Lilienfeld. Un drame fictionnel, dans lequel une enseignante, par le jeu des circonstances, devient preneuse d’otages. Une histoire simple, mais qui fait réfléchir sur le fonctionnement de l’école, ses enjeux et les défis à relever…

Sonia Bergerac, l’enseignante aux convictions fortes qu’interprète Isabelle Adjani, est fille d’immigrés. Elle vient d’un milieu populaire et a su bénéficier de l’éducation reçue en France pour progresser dans l’échelle sociale. Si elle a choisi l’enseignement, c’est pour permettre à d’autres de suivre la même voie. Le savoir est la condition de la réussite. Citons Piaget, un éminent pédagogue, qui définit l’apprentissage comme une adaptation au monde. Ne pas savoir, c’est rester un inadapté. C’est se priver d’une place meilleure dans la société.

Quelle réponse trouve-t-elle à ses desseins humanistes ? Hélas, beaucoup d’incompréhension et de violence, qui mettent en lumière des contradictions ancrées dans notre société.

>>Tout d’abord, l’école est un droit, accordé par l’Etat français à tous les enfants. Des hommes courageux, qui ont porté la Troisième République (1870-1940) au sommet de ses réalisations, ont imposé ce droit des enfants aux parents, dont la progéniture constituait souvent une main-d’œuvre importante, notamment dans les travaux des champs. Rappelons que les grandes vacances doivent leur place dans notre calendrier aux moissons, qui occupaient parents et enfants.

Or, pour la plupart des jeunes d’aujourd’hui, les travaux des champs sont bien loin, et la vraie corvée, c’est l’école, non plus vue comme un droit, mais comme une obligation qu’on leur impose. Si bien que, finalement, la prise d’otages de Mme Bergerac n’est que l’exacerbation armée de la prise d’otages quotidienne ressentie par certains.

>>A l’évidence, les élèves n’ont pas compris le système, et cette incompréhension dépasse les murs du lycée. Ces jeunes, pour la plupart issus de l’immigration, peinent à trouver leur place. Ils font partie de la deuxième génération d’immigrés, celle qui est née en France et qui n’a pas choisi le départ. Cette expatriation subie les attache à une terre qui n’est pourtant plus la leur, puisqu’ils n’en connaissent réellement ni la langue, ni les coutumes. Le rapport à la femme se révèle particulièrement complexe. Au-delà de leur mère, un être sacré, ils oscillent, à l’égard de toutes les autres, entre un respect convenu et un mépris sous-jacent, débouchant sur les actes de violence les plus graves : coups, viol, et pourquoi pas meurtre.

Défaut d’éducation ? Peut-être. En tout cas, le film de Jean-Paul Lilienfeld a le mérite de pointer du doigt les errances et illusions d’une jeunesse que sa propre vision du monde semble condamner à l’échec. Les rêves de réussite facile, entretenus par certains médias, semblent n’être qu’un élément de leur refus du système dans son ensemble.

>>Enfin, le fossé est bien grand entre la professeur de français ultra intégrée, et ces lycéens de ZEP à qui elle essaie de faire apprendre du Molière. Que leur importe que son vrai nom soit Jean-Baptiste Poquelin ? A cent lieues de la littérature française, ils sont bien loin de maîtriser correctement la langue de cet illustre auteur, ni même celle modernisée de ses descendants. Des mots identiques reviennent sans cesse, entrecoupés d’interjections en tous genres, le « parler des banlieues » s’expose ici dans toute sa maigreur. Un marqueur communautaire qui entérine leur non appartenance au système, et qui les en exclue.
Une pensée, pour conclure, à Alain Bentolila, le linguiste pédagogue qui a déjà remarqué les liens unissant le manque d’outils pour s’exprimer et la violence, un moyen comme un autre d’extériorisation.

Après la journée de la jupe réclamée par Mme Bergerac, pour affirmer la dignité et la liberté de toute femme, une journée des mots pourrait donc peut-être se révéler salutaire…

samedi 11 avril 2009

L’équipe du Grand Louvre, vingt ans après






Un moment émouvant que celui des retrouvailles de l’équipe du grand Louvre, vingt ans après l’inauguration des lieux. I.M. Pei, celui dont le nom est sur les toutes lèvres, et qui fut à la tête du chantier, voici vingt ans, a fait le déplacement depuis les Etats-Unis, pour commémorer l’anniversaire de son œuvre, alors même qu’il s’apprête à fêter ses 92 ans. Avec une grande simplicité, presque en s’excusant, il nous dit qu’il a fait de son mieux, pour construire un musée aux Français, dont il ne connaissait pas beaucoup la culture.

D’abord, une rétrospective des opérations menées.

Le Louvre était un palais, transformé en musée, mais qui n’avait pas été conçu comme tel. Aussi manquait-il cruellement de « coulisses » : réserves, laboratoires, mais aussi, d’installations permettant au visiteur de rentrer chez lui avec un petit morceau de Louvre. Librairie, boutique de souvenirs n’avaient pas encore trouvé leur place dans cette vénérable pièce d’architecture, par trop exiguë.
On mentionne aussi l’anecdote des salles fermées pendant la pause du gardien, obligé de parcourir un kilomètre pour se rendre aux toilettes, les longues salles du palais s’avérant peu en adéquation avec l’utilisation qui en été faite en musée.

Michel Laclotte, Président Directeur honoraire du Louvre, nous explique alors la réorganisation du musée, tant attendue par les conservateurs, qui fut conçue de manière très fonctionnelle. Les sculptures au rez-de-chaussée, en raison de leur poids, les peintures au deuxième étage, pour bénéficier d’un meilleur éclairage. Le percement zénithal des salles de peinture ne se fit pas sans l’accord des monuments historiques, car il exigeait la suppression de cheminées anciennes. Et l’implantation d’escalators était indispensable, pour rendre suffisamment accessibles au public les œuvres les plus célèbres.

On ne peut qu’exprimer sa gratitude à I.M. Pei, pour la place qu’il donne aux visiteurs. Un vaste hall d’accueil leur est réservé sous la pyramide, et cette entrée centrale a le mérite de réduire les distances vers nombre de salles d’exposition. Le but de l’architecte est d’élargir le public du musée, jusque-là essentiellement des touristes étrangers ou venus de province, aux Parisiens, si proches et pourtant si distants.

I.M. Pei tient compte de la ville dans laquelle se trouve le musée. Plus qu’un projet d’architecture, c’est une véritable réalisation urbanistique. Une gare routière souterraine permet ainsi de libérer la rue de Rivoli des cars de touristes, et la voici devenue aujourd’hui une agréable rue commerçante.

I.M. Pei est aussi et surtout attentif à l’histoire des lieux, une des raisons qui ont porté le choix de François Mitterrand sur cet architecte. Celui-ci s’inspire de Lenôtre, qui avait réalisé le vieux palais. Il en retient l’importance de la géométrie et le trait d’union qui relie chez lui architecture et paysage. Tournée vers le jardin des Tuileries, la pyramide est elle-même un morceau d’œuvre paysagère. La géométrie est entretenue par la forme épurée de la pyramide et les effets de reflets et de symétrie produits par les pyramidions et les fontaines.

Cette recherche permanente de l’âme des lieux donne toute leur justesse aux œuvres d’I.M. Pei. Reçu à l’Académie française, l’architecte cite le livre des changements de Lao-Tseu : « On appelle continuité ce qui délivre les choses de leur torpeur et les met en mouvement. On appelle changement ce qui confère une autre forme en les ajustant les unes aux autres. Quant à ce qui les exalte pour les rendre accessibles à tout homme sur la terre, c’est ce qu’on appelle le domaine de l’action. »

La dernière réalisation d’I.M. Pei, le musée d’art islamique de Doha, au Qatar, inauguré en novembre 2008, témoigne de la même quête de l’essentiel. Cette fois, ce n’est plus le classicisme français de Lenôtre qui est étudié et repris selon les principes d’épuration de la modernité, mais l’art islamique dans son ensemble. Une réalisation magistrale, dans laquelle la géométrie tient à nouveau une place importante.

L’architecture d’I.M. Pei est faite d’histoire, mais aussi d’une simple harmonie des formes et de lumière…peut-être l’essence du bonheur.